Netflix and Chill, saison 2 : the black edition

Vous connaissez déjà la chanson donc on ira droit au but : en attendant que la France consacre un moment à l’Histoire des personnes noires sur son territoire et sur les territoires qu’elle a colonisés, en attendant qu’elle réfléchisse au racisme systémique et endémique conduisant à des sursauts superficiels quinquennaux, je vous propose une nouvelle liste pour moins réfléchir ou réfléchir autrement à la souffrance qu’implique une vie quotidienne en milieu hostile. On va donc se focaliser sur la maigre diversité audiovisuelle et culturelle proposée par Netflix. Puisque j’ai choisi de sortir des sentiers battus américains, il a été plus difficile de trouver des projets centrés sur des personnes noires et intéressants à regarder mais le charbonnage a payé !

1. Le moment feel good : Jiva!

Des sacrifices, de la sueur, de l’amour, de la trahison et des jeunes gens qui dansent sur la meilleure musique électro du monde (peut-être à égalité avec l’angolaise) : l’electro sud africaine. Fame à Durban, ou presque. Cette série créée par Busisiwe Ntintili, une figure importante du cinéma et de la télévision sud-africaine, scénariste, réalisatrice et productrice multiprimée, propose toutes les péripéties et intrigues qu’on aime voir dans une série feel good : des personnes jolies, des amis et des ennemis, des amours et des rivalités, des espoirs et des obstacles mais surtout des chorégraphies énergiques sur fond d’amapiano, de gqom, de rap, de kwaito et autres bangers sud-africains.

Jiva (qui signifie « danse » en argot d’Afrique du Sud) c’est le concours qui pourrait permettre à Ntombi (Noxolo Dlamini) d’échapper aux difficultés familiales et financières qu’elle rencontre. Cela pourrait aussi être l’occasion pour elle de prendre sa revanche sur la vie (et son ex) qui n’a pas été tendre avec elle et l’a empêchée, jusqu’à présent, de réaliser son plus grand rêve : devenir danseuse professionnelle. Guidée par la figure tutélaire de Brenda Fassie, l’héroïne de la série affronte la vie et le concours avec une forte détermination. Quelquefois un peu trop forte au goût des autres membres de son groupe. Comme souvent, le contexte social apporte une couche un peu plus profonde à cette explosion d’énergie et de couleurs : les inégalités sociales, la corruption, les relations transactionnelles, l’impact de la misogynie sur la carrière et la vie des femmes, rythment les aventures de Ntombi et de ses amis.

La première saison s’est terminée de manière à permettre une nouvelle saison avec un éventuel détour par Joburg et un retour de flamme… Mais aucune information à ce sujet, pour l’instant. Si Netflix ne nous donne pas la suite de Jiva! c’est qu’il n’y a aucune justice en ce bas monde. Si Emily peut, pour une troisième saison, hésiter entre tous les mecs qu’elle rencontre et qui tombent amoureux d’elle, tout en étant moins bien habillée et moins charismatique que sa boss, qui est pourtant française, sûrement électrice de Macron voire de Pécresse, Ntombi peut bien gagner son concours et être heureuse avec son musicien de jazz vendeur de rue !

2. Les extraordinaires amours ordinaires : Mon amour en six histoires, Brésil

Une série documentaire qui fait suite au documentaire coréen My love, don’t cross that river sorti en 2014. Face au succès de son film, Jin Mo-young, en partenariat avec Netflix, crée cette série qui nous propose d’observer de vieilles amours (pour les amoureux de la langue française et des ses bizarreries, quelques explications sur le genre et le nombre du nom  « amour » ici) : on suit, durant une année, six couples de différentes nationalités qui ont réussi à s’aimer, malgré les hauts et les bas, pendant plusieurs décennies. Chaque épisode est réalisé par un.e documentariste local.e mais puisque j’étais dans les dossiers africains de Netflix, je n’ai regardé que l’épisode brésilien réalisé par Caroline Sá (pour l’instant).

Si le principe de la série est de nous proposer une image différente de l’amour, à savoir celle de personnes déjà avancées dans l’âge et en couple depuis très longtemps, Caroline Sá décide de s’intéresser, dans son épisode, à un couple lesbien, afro-brésilien, de milieu populaire : Nicinha et Jurema, ensemble depuis 43 ans. Celles-ci veulent quitter Rocinha, la favela carioca où elles ont élevé leurs enfants devenus grands, pour profiter d’une vie plus paisible dans la maison de campagne qu’elles ont décidé de construire. La chronologie choisie pour raconter ces histoires permet de s’inscrire dans une forme de lenteur propre à celles et ceux qui ont atteint une forme de sérénité leur permettant de contempler la vie avec distance et sagesse. Bien entendu, le quotidien du couple est marqué par des évènements heureux ou plus difficiles, par des tracasseries ou des moments de calme, mais la fréquence de ces évènements ne fait que renforcer l’immersion du téléspectateur ou de la téléspectatrice dans l’intimité banale mais touchante du couple et de sa famille.

En plus de rappeler aux cerveaux grillés par les croyances coloniales et les Églises dites de « réveil » que l’homosexualité fait aussi partie de l’existence et de la culture des personnes noires, que la vie de couple est autant ennuyeuse que riche, quelque soit son orientation sexuelle, le documentaire nous donne un aperçu intéressant de la culture afro-brésilienne. En montrant les rites de candomblé pratiqués par la famille et dont Jurema est une prêtresse mais surtout, à mon avis, en présentant avec délicatesse la structure familiale créée par les deux femmes, on découvre des éléments communs à de nombreuses cultures africaines. Et puisque l’une de mes passions dans la vie c’est le continuum culturel à travers les diasporas africaines, non seulement mon cœur mou est touché par cette histoire d’amour, de loyauté et de solidarité mais mon cerveau panafricain est interpellé par des attitudes et des valeurs qui ne peuvent que plaire aux ancêtres.

3. La beauté compliquée : Nos marques tribales (Marked en VO)

Le deuxième documentaire de la liste, un court-métrage d’une vingtaine de minutes, présente les relations que les personnes scarifiées entretiennent avec leurs modifications corporelles. Si j’ai souhaité regardé ce film, c’est d’abord parce que j’ai toujours été intriguée par ces marques culturelles : déjà, lorsque j’étais enfant, je voulais connaitre la raison pour laquelle certaines personnes en portaient mais la seule réponse qu’on me donnait alors était celle d’une pratique traditionnelle propre à certaines tribus ou ethnies. Mais en réalité, les scarifications ont une signification plus large et qui dépend du contexte politique, social, historique ou encore personnel. Elles peuvent être une marque identitaire, esthétique, thérapeutique, spirituelle ou un ensemble de tout cela.

Réalisé par Nadine Ibrahim, Nos marques tribales présente, en quelques minutes, la portée sociale, culturelle et symbolique de cette pratique. Le film s’inscrit dans un contexte où celle-ci tend à disparaître, sous l’influence des religions chrétiennes et musulmanes mais aussi suite à des décisions politiques et aux risques sanitaires. La réalisatrice explique sur sa page instagram qu’elle a parcouru le Nigéria avec son équipe afin d’offrir une diversité de pratiques et de visages. Mais il faut noter que la scarification n’est pas le propre de certaines tribus nigérianes, on retrouve cette tradition dans d’autres pays africains tels que le Ghana, le Bénin, le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire ou encore dans le bassin du Congo, et même en Océanie (chez les Aborigènes d’Australie ou en Papouasie-Nouvelle Guinée). Les cicatrices, quelque soit leur forme ou leur origine, ont souvent ce pouvoir d’attraction-répulsion qu’on retrouve dans les témoignages du film. Pour ma part, je vois une forme de beauté puissante dans la scarification et la réalisation de ce documentaire va dans ce sens. Les hommes et les femmes scarifié.e.s sont magnifié.es par la très belle photographie du film, leurs marques s’en trouvent sublimées. D’ailleurs, c’était le vœu de la réalistatrice : insister sur l’aspect esthétique et permettre de lever le tabou autour de ces marques.

Même si chaque personne interrogée a un rapport différent à ses marques, chacune s’accorde à dire qu’elles font partie de leur identité. Le regard porté sur ces personnes ne parait pas intrusif, au contraire, la caméra de Nadine Ibrahim est respectueuse sans être distante. Toutes les personnes interviewées sont nimbées d’une dignité qui les rend admirables, surtout celles qui ont un rapport difficile à leurs cicatrices. Et c’est l’une des forces du documentaire : montrer la beauté de ce qui existe sans nier la violence que cela a pu être ou est encore pour certains et certaines. La trace que j’en garde est la même que celle qui s’imprimait dans mon imaginaire d’enfant, celle d’œuvres d’art vivantes entourées d’une force mystique insondable.

4. La création francophone : Sakho et Mangane.

Deux flics façon L’Arme fatale, Basile Mangane, le jeune lieutenant fou qui n’en fait qu’à sa tête (interprété par Yann Gaël), et Souleymane Sakho (joué par Issaka Sawadogo), le vieux commandant expérimenté qui tient aux règles et qui n’a pas le temps de gérer des jeunes merdeux, sont associés pour résoudre des crimes étranges. X Files à Dakar. Un casting international dans une narration qui déploie des thèmes propres aux territoires d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale, grâce à des références aux mythologies africaines et à un flou entretenu entre la croyance, la science, le réel et l’imaginaire. Même si de nombreux codes sont repris aux séries américaines — la trame narrative, l’affiche façon Miami Vice x Magnum, P.I, la confrontation entre les méthodes de l’ancienne école et celles de la nouvelle, voire même la cheffe de service autoritaire et ambitieuse — les intrigues et les enjeux s’inscrivent bien dans un système de référence africain (et pas seulement sénégalais).

Malgré une certaine hétérogénéité dans la réalisation et le scénario, mais c’est le lot des séries, Sakho et Mangane reste intéressante par ses intrigues, principale comme secondaires, qui le distingue des séries policières dont nous avons l’habitude. Ce sont aussi les sujets choisis, qui s’éloignent de ce qu’offrent les séries africaines les plus célèbres du moment (amour, mariage, famille, trahison ou comédie farcesque), qui font l’originalité de cette production franco-sénagalaise. D’ailleurs, on retrouve certaines têtes bien connues de ces fameuses séries. De plus, voir des décors éloignés mais familiers, découvrir une Afrique urbaine loin des documentaires exotisants et / ou remplis de tous les clichés du poverty porn, soutenir le travail d’équipes locales, même si le pouvoir de décision reste français puisque la série est produite et distribuée par Canal + Afrique (un territoire de l’empire africain de Bolloré, qui s’est lancé depuis quelques années sur le front du soft power, dont le siège est à Boulbi… et qui est dirigé par un Français), donne une autre dimension à ce divertissement. Cependant, en faisant des recherches sur une éventuelle deuxième saison, j’ai découvert un conflit autour de la paternité du projet et cela a tiédi mon engouement à conseiller cette série.

En effet, le réalisateur, scénariste et producteur sénégalais Mass Seck a accusé Canal d’avoir plagié son projet Division X Dakar. Si l’Association des Acteurs de l’Audiovisuel du Sénégal s’est rangée du côté de l’artiste sénégalais, la justice l’a débouté une première fois en septembre 2021 mais celui-ci a saisi le TGI de Dakar, l’affaire est donc toujours en cours. D’ailleurs la dissonance la plus marquante, pour moi, celle qui montre l’appropriation par la chaîne française d’une histoire qui n’était pas tout à fait la leur est le personnage de Toubab, le médecin légiste alcoolique souvent gênant, interprété par Christophe Guybet. Je ne saurais expliquer pourquoi mais l’existence de ce personnage et certaines de ses répliques ont laissé le goût amer du « blanchiment » : c’est LE cliché du Blanc qui se pense intégré et croit maîtriser les codes de la société et de la culture sénégalaise voire africaine mais qui dévoile, malgré lui, ses biais coloniaux. Et sans surprise, on découvre que c’est le seul personnage de la bible qui est devenu blanc en passant par Canal et Lagardère (via Keewu, la boîte de production derrière la série). Aujourd’hui, Keewu et Lagardère Studios appartiennent à Mediawan Africa, une holding de Xavier Niel et Matthieu Pigasse… Des milliardaires français qui s’enrichissent en laissant piller des créateurs africains, qui est surpri.s.e ? Enfin, n’oublions pas que même si la télé et le cinéma s’évertuent à nous faire croire que faire un métier où on a / prend le droit de vie et de mort sur les autres humains est admirable voire « cool », le capitaine Achab était le méchant de l’histoire.

5. La réappropriation culturelle : ReMastered : The Lion’s Share

Quand on parle de vieux Blanc alcoolique souvent gênant… Le journaliste sud-africain Rian Malan est un modèle parfait. Mais contrairement au médecin légiste de Sakho et Mangane, il a conscience de son complexe du sauveur blanc et des différents paradoxes qui l’animent. C’est avec ce réalisme qu’il raconte l’enquête et les actions menées afin de faire reconnaitre la paternité de la célèbre chanson “The lion sleeps tonight” ( « Le lion est mort ce soir », en VF). Comme pour beaucoup de chansons et de mélodies ayant été créées par des artistes noires, notamment dans le rock et dans les musiques qu’on a souvent considérées comme folkloriques (pour mieux les détacher de leurs créateurs ou créatrices originales), cette chanson a été appropriée par des maisons de disque puis par des artistes ayant un plus large accès à la scène, des outils de promotion plus importants, des avocats et un management plus futés et qui ont pu ainsi récolter les fruits du succès et les royalties.

On découvre, dans ce documentaire de Sam Cullman, une lutte digne de David contre Goliath : les ayants droits de Solomon Linda, l’ auteur de la mélodie désormais célèbre, aidés du journaliste afrikaner et de grandes figures institutionnelles sud-africaines, vont s’attaquer à Disney. Le choix de poursuivre le géant américain du divertissement fait suite à la production de la comédie musicale Le Roi Lion, elle-même tirée du film d’animation dans lequel on retrouvait alors la version américaine de la chanson. La stratégie derrière ce choix est clairement expliquée dans le documentaire et son intérêt est de dévoiler le processus, connu mais insuffisamment exposé, qui dépossède les artistes issus de minorités ou pratiquant ce qu’on appelle les musiques traditionnelles ou folkloriques de leurs créations. L’un des arguments souvent avancé est justement cet aspect traditionnel ou folklorique car elle permet de nier la qualité d’auteur ou de compositeur aux artistes issus de ces cultures, sous-entendant que ces peuples ne seraient pas assez fins pour produire des créations originales et que leur musique est forcément une transmission ancestrale donc folklorique donc libre de droits, donc exploitable et source de profits pour celle ou celui qui modifiera quelques notes ou aura simplement l’idée de la déposer avec des paroles, même les plus absurdes. Ce mépris s’illustre aussi dans l’appellation “world music”… Vraiment Peter Gabriel, si tu n’avais pas produit Le Voyageur et Emotion, je serais vraiment vénère contre toi.

Quelques semaines après avoir vu ce documentaire, j’écoutais une chanson dans laquelle on entendait, en interpolation, une reprise mélodique d’ « Ancien combattant » de Zao. J’ai donc pensé à vérifier les crédits et à ma grande surprise, seules deux personnes apparaissaient et aucun n’était l’artiste du Congo-Brazzaville. J’étais d’autant plus dépitée que j’avais apprécié la chanson et que l’artiste était également congolais (RDC) La déception de constater que même entre artistes africains, souvent victimes de ces pillages, on ne prenait pas la peine de créditer les anciens ou les inspirateurs s’est encore accrue lorsque mes recherches m’ont révélé que Zao et Barclay, déjà, s’étaient attribués la mélodie et le principe du refrain en empruntant à un artiste et enseignant malien, qui n’a jamais pu jouir de ses droits. Le système a été le même que celui qui a conduit à l’effacement de Solomon Linda. Il ya encore du travail à faire en droit de la propriété intellectuelle et dans la protection donc la survie des productions culturelles africaines (jurisprudence « Mamasé Mamasa Mamakossa » et « Waka waka »).

La wishlist de fin

Plus de fiction africaines non anglophones sur Netflix (pardon mais on est fatiguée des comédies nigérianes) et ailleurs.

Plus de fictions africaines aux thèmes divertissants voire même de la  « télé-réalité » (on n’a pas besoin d’être des anthropologues du dimanche toutes les semaines).

Que vous suiviez cinewax sur instagram ou twitter ou même Facebook, pour en apprendre un peu plus sur le cinéma africain.

Que vous alliez lire les étapes d’un autre processus de pillage intellectuel et que vous participiez au fond de défense de la revue ZIST en cliquant ici.

Qu’on consacre un moment / quelques chapitre aux histoires des populations racisées / minorisées et qu’on nous laisse une chance d’exister en paix sur le territoire européen de la France (et dans les autres territoires français) en ne laissant pas la place au fascisme, aujourd’hui, demain ou dans cinq ans.

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