face aux démons

Le Journal d’une femme dans sa chambre

Premier article de 2021 : on ne reviendra pas sur la drama queen qu’a été 2020… Année tellement dramatique qu’il semblerait qu’elle ne veuille pas quitter la scène ! Malgré la difficulté actuelle à envisager avec espoir l’avenir proche ou lointain, j’ai tout de même relevé le défi des traditionnelles bonnes résolutions qui seront à peine respectées. Parmi celles-ci, me remettre à la rédaction d’un journal intime afin de compiler et structurer les difficultés que je rencontre depuis plusieurs années (et d’utiliser un des carnets qui remplissent mes tiroirs). En effet, si l’on se fie à mes bonnes résolutions, 2021 s’apparenterait à la création d’un catalogue des différentes crises qui bornent ma vie d’adulte, pour, je l’espère, mieux les saisir à bras le corps. J’ai donc imaginé que le journal intime, par son aspect introspectif, m’obligera à me confronter à ces crises.

Une relation compliquée à ce support

J’ai grandi dans une famille, voire même dans une culture, où l’intimité n’existe pas sauf lorsqu’elle peut servir de moyen de silenciation. Les plaintes et les colères n’ont pas manqué, bien au contraire. Mais quand on est enfant ou même adolescente, on a honte et peur de tout et de rien. Ce qui m’inquiétait le plus ? Que l’expression de ma frustration devienne la source d’une punition. Par conséquent, le lieu le plus sûr pour conserver mes souffrances secrètes était ma pensée. Breeeef, j’ai souvent évité de dire ma vraie vérité dans les journaux que j’écrivais alors : je me contentais, le plus souvent, des bêtises de petite fille, à la façon des séries américaines.

Ce n’est que plus tard, à l’orée de la deuxième partie de ma vingtaine, que j’ai tenté le journal intime avec l’objectif de prendre du recul sur ce que j’estimais être des pensées préoccupantes et pour analyser mes réactions et mes stratégies de survie en milieu hostile. Mais, la peur qu’il soit lu restait tenace. Cette fois-ci, c’est la honte de paraître nunuche et l’impression d’écrire par posture plus que par nécessité qui me conduisaient à alterner entre des moments d’écriture régulière et d’autres où j’oubliais complètement l’existence de cet « objet ». Finalement, j’ai renoncé. Peut-être aussi qu’à cette époque-là, j’avais le sentiment d’avoir les moyens et l’énergie pour gérer les contrariétés de la vie.

2021 et « Hey, look at us! Who woulda thought? Not me. » Certainement influencée par la vogue du journaling (oui je sais, long soupir) et par toutes les vidéos Youtube et autres tableaux Pinterest que je regarde longuement, lors de mes nombreuses nuits d’insomnie, j’ai commencé à m’interroger sur l’utilité d’un journal intime comme moyen d’organiser sa pensée. De plus, le discours plus largement diffusé depuis quelques années tentant de démontrer qu’en matière de santé mentale, aussi, « il vaut mieux prévenir que guérir » m’a vraiment permis d’amorcer une profonde réflexion sur mes crises intimes.

Une longue vie de taiseuse

Je vis avec ce sentiment de ne pouvoir tout partager avec les personnes qui me sont proches et souvent je ressens cela car, justement, elles me sont proches… La raison principale étant que j’ai tendance à penser, et cela ne s’applique qu’à moi-même (car, comme beaucoup d’entre nous, j’ai beaucoup plus d’empathie pour les autres que pour moi-même) : « comme on fait son lit, on se couche ». Je fais des choix ou j’ai fait des choix qui ne me satisfont pas et j’en suis l’unique responsable, c’est donc à moi de trouver des solutions ou des stratégies pour assumer ces mauvais choix. J’ai conscience que ce n’est pas la manière la plus saine de faire face à ses problèmes mais j’ai l’impression ou peut-être l’illusion que cette façon de voir et d’agir n’a pas de conséquences vraiment négatives sur mon bien-être, donc je persiste à fonctionner ainsi.

J’ai également conscience que ce refus de se confier ou de partager ce qui nous peine est, pour ma part, un conditionnement qui prend source dans une enfance bof bof mais bon on ne va pas trop s’épancher parce qu’on n’est pas en psychanalyse et que ça reste internet et que j’ai pas forcément envie de raconter TOUTE ma vie même si j’en dis déjà beaucoup. De plus, je ne suis pas la seule personne concernée donc ce serait très indélicat d’évoquer ces choses sans en parler aux autres « premiers concernés ». Quoiqu’il en soit, je ne peux pas ou ne sais pas totalement avoir confiance en quelqu’un que je connais (et encore moins que je ne connais pas) pour partager mes angoisses et déceptions intimes. I mean, même un professionnel raconte des choses confiées par sa patientèle à ses potes, donc voilà quoi.

Pourtant ces pensées, totalement futiles si on les remet sérieusement en perspective, ont le pouvoir de me mettre dans des états de dépit et de désolation. Elle mes préoccupent tant que je me retrouve de plus en plus face à des moments de tristesse intense et de désespoir fort. Malgré cela, mon système de fonctionnement automatique n’est pas encore grippé, au contraire il parait d’autant plus efficace que je me focalise sur le fait d’éviter de parler de ce qui me préoccupe en multipliant les activités (professionnelles). Ce système consiste à sans cesse tenter de relativiser ; mon principal moyen pour cela est de me dire qu’en saisissant avec sérieux et surtout avec beaucoup de courage mes problèmes, j’aurais les moyens de les affronter et de les dépasser et donc de confirmer que ces problèmes sont superficiels. C’est pourquoi, pour Noël 2021, je mettrai le courage sur ma liste au Padre.

Un constat d’échec

Malgré cette apparente logique (tout à fait illusoire), j’ai commencé à réécrire dans un journal intime. En effet, même si la machine paraît fonctionner toute seule, ça ne va pas bien fort dans ma tête en ce moment. D’ailleurs, en reprenant le carnet que j’utilisais déjà à la vingtaine (parce qu’il ne faut pas gâcher le papier), j’ai noté que je (re)commençais toujours à écrire lorsque ça n’allait pas bien fort. Et actuellement, la fatigue causée par une charge inédite de travail, comme tout moment d’épuisement physique et mental, m’a rendue beaucoup plus sensible et vulnérable. Je suis donc plus encline à exprimer cette sensibilité parce qu’il est difficile voire impossible de garder patience face aux contrariétés et de contrôler ses émotions lorsqu’on est fatiguée.

Je vais donc me mettre dans la peau d’une diariste parce que je ne sais pas comment formuler la saison hivernale que vit actuellement mon cerveau… Je suis incapable d’articuler par une parole orale et organisée mes propos afin de les partager avec un autre être humain ou plutôt j’ai la sensation de ne pas être capable de décrire avec précision et de définir avec justesse mes angoisses et autres petits démons. Ce besoin du mot juste naît de la crainte des discussions décousues et trop longues qui font perdre patience à l’Autre… qui, par politesse, se trouve dans l’obligation de prétendre nous écouter et nous comprendre. Oui, l’habitude de mon propre silence m’a rendue anxieuse quant à mes interaction sociales : je guette toujours le moment où je vais commencer à ennuyer l’Autre. Avec le journal intime, il me suffit de jeter quelques mots dont je serai la seule à mesurer le poids caché derrière la retenue (oui, toujours de la retenue car ce journal risque toujours de tomber dans des mains malveillantes).

Je ne cherche pas une forme de thérapie ni n’envisage cette écriture comme telle. Tenir ce journal ne m’empêche pas de ressasser mes préoccupations ni ne me permet de les oublier pour un moment mais cela me donne un outil pour les canaliser. Je peux éventuellement les organiser, les structurer pour trouver un chemin vers le cœur du problème et ainsi envisager une manière de le résoudre ou de dénouer peu à peu ce qui peut l’être par mon unique action. Mais pour l’heure, tout ceci ne me donne toujours pas le courage de les affronter. Si écrire dans un journal intime fait partie de mes bonnes résolutions de l’année 2021, c’est parce que le fil rouge de tout cela est ma tentative d’échapper à ce que je vois comme un cycle d’échecs et de lâchetés… Je vais peut-être découvrir que mon véritable problème est l’insatisfaction permanente et l’absence de modestie face au destin.

Un exercice de curiosité

J’ai certes recommencé à écrire dans un journal mais de manière très irrégulière. En effet, je n’y raconte pas le moindre détail de mes journées ou de mes pensées car je le rappelle : on pourrait le trouver, le lire et donc cela deviendrait une nouvelle source de tracas. Ce que je mets principalement sur le papier, ce sont mes moments d’exaspération : les moments où j’atteins le sommet de ma frustration, ceux où mon cœur se ressert, ceux où j’ai envie de devenir violente ou de m’effondrer. Noter quelques mots dans ce carnet devient alors une sorte de longue expiration pour expulser les pensées négatives et détendre mes nerfs et mes muscles car ces sentiments ont des conséquences physiques, qui eux-mêmes aggravent l’état de fatigue donc de vulnérabilité. « C’est l’histoire de la vie // Le cycle éternel ».

Mais, d’après moi, le plus intéressant dans cet exercice est le moment de la relecture. En redécouvrant les quelques vestiges du journal intime que j’ai repris, j’ai souri parce que je ne comprenais pas tout ce que je racontais : à force de vouloir écrire de manière codée et de vouloir rendre mes propos incompréhensibles pour les personnes indiscrètes, je n’ai moi-même pas réussi à comprendre où je voulais en venir et quels moments ou quelles personnes j’évoquais. Cette relecture m’a aussi permis de renier un style carrément pompeux que j’espère avoir perdu ou du moins atténué : cette théâtralité dont on fait preuve lorsqu’on est jeune est quelque chose d’intéressant (et de drôle) à observer. Finalement, revenir sur nos mots passés donne le sentiment de découvrir une autre personne, séparée du nous d’aujourd’hui par le temps qui a effacé certains traits et événements mais restée proche de ce nous qui se débat avec des préoccupations persistantes.

Écrire aujourd’hui est donc devenu un projet à long terme. Un projet pour évaluer l’évolution de ma personnalité et un travail d’inscription pour avoir quelques traces du passé, puisque ceci fait partie des choses qui me font défaut pour me sentir à ma place dans ce monde. Parce que, pour m’aider à ne pas tomber dans des comportements « sociopathiques » provoqués par ma rancune féroce et tenace, je réfléchis sans cesse à ce que je fais et à ce que je suis, à l’impact que mes paroles et mes actes peuvent avoir sur les autres ; parce que je ressens en permanence le besoin de me remettre en question pour guérir de mes tendances de petite peste égoïste, j’envisage le journal intime comme un carnet d’observation qui me permettra de continuer ce travail d’introspection sur un temps plus long et d’en observer les résultats, s’il y en a.

Une wishlist (on ne perd pas les bonnes habitudes en 2021)

Que vous lisiez :

Une chambre à soi de Virginia Woolf pour comprendre la nécessité d’avoir un lieu à soi, loin des exigences domestiques, patriarcales et maintenant capitalistes. Si l’ouvrage de Woolf évoque la situation de la femme écrivant, on peut aisément ouvrir la réflexion à la femme pensant et construisant son individualité donc ayant besoin d’un espace physique et mental pour le faire.

Le Journal intime : histoire et anthologie de Philippe Lejeune et Catherine Bogaert. Philippe Lejeune, LE spécialiste français de l’écriture de l’intime et plus particulièrement de l’autobiographie, se plonge ici dans cette autre forme de l’écriture du « moi » avec ce premier ouvrage de référence sur le journal intime.

Bilan d’une vie : lettre au Greco de Nikos Kazantsakis, que j’ai rapidement évoquée ailleurs, parce que c’est l’autobiographie la plus sensible que j’ai lue. Le journal d’une âme.

Qu’on ait une version française de We’re not really strangers comme ça je pourrai faire semblant que mes insécurités ne sont qu’un jeu.

Que vous écoutiez ma playlist S.A.D. sur Spotify : c’est triste et puis ça va un peu mieux, comme moi.

One Reply to “Le Journal d’une femme dans sa chambre”

  1. La MVP des MVP © dit :

    Résolution de l’année: Reprendre mes habitudes chez Taanu. Partager, débattre… bon… pas aujourd’hui parce que j’ai piscine (dormi 3 heures -___-). Je rebondis toutefois sur « ’insatisfaction permanente et l’absence de modestie face au destin. »: Je pense que c’est le mal de notre génération-sans-repère-spirituel et dans un monde qui avance très vite, trop vite, sans qu’on ait le temps de réellement appréhender pleinement le présent. Mon point de vue: L’Humain est arrivé à un tel stade de maitrise d’à peu près tout (sauf la mort), qu’il a du mal à se souvenir qu’il n’a pas le contrôle sur tout et que les sillons sur la route FONT la route. J’entends parler de la croyance au destin comme une forme de fatalisme, voire de paresse… Un monde de control freaks qui nous rend tous psychotiques à différents degrés.

    Aimé par 1 personne

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